Comprendre La plus secrète mémoire des hommes sans se perdre
La plus secrète mémoire des hommes critique : si tu te demandes si ce Goncourt 2021 mérite ses 448 pages, ma réponse est oui… à condition d’aimer les romans labyrinthiques qui interrogent la littérature autant qu’ils racontent une histoire.
J’ai lu ce roman un été où j’avais besoin d’être bousculé comme lecteur, et je peux te dire qu’il ne m’a pas laissé intact. Entre fascination, agacement et admiration, c’est un livre qui oblige à se positionner : on aime, on déteste, mais on ne reste pas indifférent.
Pourquoi La plus secrète mémoire des hommes fait autant parler ?
Ce roman de Mohamed Mbougar Sarr a reçu le prix Goncourt 2021, ce qui l’a propulsé immédiatement au rang de « livre à lire absolument » dans la presse et sur les réseaux. Mais au-delà de la hype, il y a une vraie ambition littéraire qui mérite qu’on s’y attarde.

On suit Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, qui tombe sur la trace d’un livre mythique publié en 1938, Le Labyrinthe de l’inhumain, et de son auteur disparu après des accusations de plagiat, T. C. Elimane. À partir de là, le roman se transforme en enquête obsédante pour retrouver cet écrivain fantôme et comprendre ce qui lui est arrivé.
- Une enquête littéraire qui traverse un siècle d’histoire.
- Un jeu de miroirs entre Diégane, Elimane et Mbougar Sarr lui-même.
- Un questionnement permanent sur ce que la littérature peut – et ne peut pas – faire.
Si tu as déjà aimé des histoires de manuscrits perdus, d’auteurs maudits ou de légendes littéraires, tu es clairement dans la bonne zone de lecture.
De quoi parle vraiment le roman ?
Officiellement, il raconte une enquête autour d’un écrivain africain accusé de plagiat. En réalité, La plus secrète mémoire des hommes parle de beaucoup plus que ça : l’identité, le colonialisme, le rôle de l’écrivain africain francophone, la mémoire et la transmission, la manière dont on lit – ou pas – les livres.
Ce qui m’a marqué, c’est à quel point le roman refuse de rester sage. Il saute d’époque en époque, de voix en voix, de pays en pays, et mélange :
- récit classique, presque romanesque au sens XIXe siècle,
- journal intime, lettres, articles de presse,
- contes, légendes, réflexions quasi philosophiques sur la littérature.
On y croise la colonisation, la Shoah, les guerres, les capitales littéraires, les villages africains, et le milieu éditorial parisien, avec une volonté manifeste de tout embrasser. Certains lecteurs trouvent que c’est « trop », d’autres adorent ce foisonnement. Personnellement, j’ai eu des moments d’essoufflement, mais le sentiment de traverser un « livre-monde » l’a emporté.
Le style de Mbougar Sarr : génial ou trop ampoulé ?
Le style est probablement ce qui divise le plus. Les premières dizaines de pages peuvent donner l’impression d’un texte très cultivé, parfois surchargé, avec des mots rares et une avalanche de références. Si tu cherches une prose minimaliste façon roman feel good, ce n’est pas le bon candidat.
J’ai eu la même réaction que beaucoup : au début, j’ai trouvé que l’écriture en faisait un peu trop. Puis, au fil de l’enquête, quelque chose se débloque. Le style se met au service du suspense, les phrases restent ambitieuses mais deviennent plus fluides, et le plaisir de lecture augmente nettement.
- Oui, il y a des passages volontairement « baroques » et érudits.
- Oui, certains dialogues et réflexions sur la littérature sont cruels et drôles à la fois.
- Et oui, on sent un auteur qui croit profondément en ce qu’il fait, quitte à prendre le risque de perdre des lecteurs en route.
Si tu aimes quand un écrivain joue avec les formes, mélange les registres, et se permet d’être lyrique, ironique et brutal dans la même page, tu trouveras ton bonheur. Sinon, c’est peut-être un livre à aborder quand tu te sens prêt pour un gros morceau.
Comment le roman parle du prix Goncourt et des prix littéraires ?
La plus secrète mémoire des hommes n’est pas seulement un prix Goncourt, c’est aussi un roman qui réfléchit à ce que signifie être consacré par un prix, et à la façon dont les livres sont lus (ou survolés) après une récompense.
Le prix Goncourt, créé par les frères Edmond et Jules de Goncourt, est devenu le plus prestigieux des prix littéraires français, et il ne rapporte qu’un montant symbolique (autour de 10 euros). L’essentiel est ailleurs : visibilité, ventes, passage dans les médias, inscription dans une forme de panthéon littéraire.
Dans le roman, plusieurs personnages critiquent la manière dont les jurys, les critiques et les médias s’intéressent plus à l’anecdote qu’au texte lui-même. Cette méfiance envers le « système littéraire » donne au Goncourt de Mbougar Sarr une saveur particulière : il reçoit le prix tout en écrivant un livre qui le questionne et en montre les limites.
Si tu t’intéresses aux grands prix littéraires, ce roman est une porte d’entrée intéressante pour réfléchir à ce qu’ils représentent aujourd’hui, loin du simple palmarès.
Est-ce un bon choix si tu cherches « quel livre lire en ce moment » ?
Si ta question est simplement : « quel livre à lire en ce moment ? », La plus secrète mémoire des hommes peut être une très bonne réponse, mais pas pour toutes les situations.

Je le conseillerais si :
- tu as envie d’un roman ambitieux qui te sort de ta zone de confort,
- tu n’as pas peur des livres longs et complexes,
- tu t’intéresses à la littérature africaine francophone et à sa place en France,
- tu aimes les enquêtes, les mystères autour d’auteurs, et les questions d’identité.
En revanche, si tu cherches un roman très simple, à lire en une soirée sans trop réfléchir, mieux vaut peut-être te tourner vers quelque chose de plus léger. Tu peux par exemple explorer des récits plus courts et accessibles, comme En attendant Bojangles, avant de plonger dans un « livre-monde » comme celui de Mbougar Sarr.
Comment ne pas se perdre dans ce roman foisonnant ?
C’est une vraie question, parce que La plus secrète mémoire des hommes est construit comme un labyrinthe, avec des récits imbriqués, des retours en arrière, et des voix différentes. Pourtant, quelques repères peuvent t’aider.
- Garde en tête le fil rouge : Diégane cherche Elimane et veut comprendre ce qui lui est arrivé. Tout le reste tourne autour de cette quête.
- Accepte les détours : certaines digressions semblent éloignées de l’histoire, mais elles explorent les thèmes de la littérature, du colonialisme, et de la mémoire.
- Lis par grandes séquences : ce n’est pas un roman idéal pour les sessions de dix minutes dans le métro. Consacre-lui de vrais moments, comme tu le ferais pour un classique.
Si tu as déjà eu l’impression de « te perdre » dans des œuvres riches, comme les textes de Baudelaire, tu peux retrouver les mêmes vertiges ici. D’ailleurs, si ce rapport à la densité littéraire t’intrigue, tu peux aller voir comment je parle de cette question dans Les fenêtres de Baudelaire.
Ce que le roman dit du statut de l’écrivain africain francophone
C’est probablement l’une des dimensions les plus fortes du livre. Mbougar Sarr montre comment l’écrivain africain qui écrit en français se retrouve souvent pris dans une double injonction : être suffisamment « authentique » pour représenter l’Afrique, tout en étant assez « universel » pour plaire à un public occidental.
Le roman n’idéalise pas ce statut, il le dissèque. Il montre la violence des attentes, les clichés, les exotismes, mais aussi la manière dont certains auteurs les retournent pour proposer une littérature vraiment libre. On y voit aussi à quel point la question du plagiat, des influences et des références est délicate pour un écrivain issu d’anciennes colonies : où finit l’hommage, où commence le pillage ?
En lisant ce texte, j’ai repensé à mes propres découvertes de la littérature africaine francophone, avec des auteurs comme Yambo Ouologuem ou Ahmadou Kourouma. Le roman de Sarr dialogue avec eux, les conteste parfois, les prolonge souvent, et montre que l’histoire ne s’arrête pas à un seul « Rimbaud nègre » oublié.
Faut-il avoir un gros bagage littéraire pour apprécier ce livre ?
Non, mais cela peut enrichir l’expérience. Le texte est truffé de références, de noms d’écrivains, de philosophes, et de figures historiques. Tu en reconnaîtras certaines, tu en louperas d’autres, et ce n’est pas grave. Le roman reste lisible même si on ne capte pas tout.
Pour autant, si tu as envie de creuser, ce livre est une sorte de porte secrète vers une immense bibliothèque imaginaire. Il peut te donner envie d’aller vérifier qui était vraiment Rimbaud, pourquoi certains écrivains ont été accusés de plagiat, ou comment la critique littéraire fonctionne. Sur le site, je propose par exemple une biographie courte de Rimbaud qui peut offrir un contrepoint intéressant à la question du « génie » littéraire évoquée dans le roman.
FAQ autour de La plus secrète mémoire des hommes
Quel est le dernier prix Goncourt et où se situe le roman de Sarr ?
La plus secrète mémoire des hommes a reçu le prix Goncourt en 2021. Depuis, d’autres romans ont pris le relais chaque année, mais celui de Mbougar Sarr reste l’un des Goncourt les plus commentés de ces dernières années. Cela est dû au fait qu’il interroge le rôle des prix et le statut des écrivains africains dans la littérature française.

Le roman est-il difficile à lire pour un lecteur peu habitué aux « gros » romans ?
Il peut être déroutant au début, surtout si tu n’es pas habitué à des textes longs et foisonnants. Les premières pages demandent un peu de patience, mais une fois l’intrigue lancée, le suspense et les personnages prennent le dessus. Mon conseil : ne te laisse pas impressionner par la densité, avance à ton rythme, sans te mettre la pression de « tout saisir » du premier coup.
La plus secrète mémoire des hommes est-il un bon point d’entrée pour découvrir Mbougar Sarr ?
Oui, si tu acceptes de commencer par son roman le plus ambitieux. Certains lecteurs préfèrent découvrir d’abord des textes plus courts comme De purs hommes pour se familiariser avec sa voix. D’autres se jettent directement dans La plus secrète mémoire des hommes et laissent le livre faire son travail de choc et de révélation.
Quels thèmes principaux retrouvera-t-on en le lisant ?
Tu y trouveras : la quête d’un auteur disparu, la mémoire littéraire, le colonialisme et ses fantômes, le statut des écrivains africains francophones, la question du plagiat, mais aussi des histoires d’amour, de famille, et d’amitié. Le roman ne se contente pas d’être une réflexion abstraite sur la littérature, il raconte des vies concrètes, avec leurs blessures et leurs joies.
Comment savoir si ce roman est fait pour toi ?
Pose-toi ces questions : as-tu envie d’un livre qui te bouscule, quitte à t’agacer parfois ? Aimes-tu les enquêtes, les mystères, et les grandes fresques qui traversent le temps et les continents ? Si oui, tente l’aventure. Si tu hésites, tu peux te préparer en replongeant dans des œuvres qui jouent elles aussi avec la notion de voyage littéraire, comme Le tour du monde en quatre-vingts jours vu par le film de 2004.
Et maintenant, est-ce que tu devrais le lire ?
Si tu as lu jusqu’ici, c’est que La plus secrète mémoire des hommes te intrigue vraiment. Mon conseil est simple : ne l’aborde pas comme « un Goncourt de plus à cocher », mais comme une expérience de lecture à part entière.
Offre-lui du temps, accepte ses excès, discute-le, prête-le, annote-le si tu veux. C’est exactement le genre de roman qui nourrit une petite révolution littéraire personnelle : celle où tu te rends compte que la littérature peut être à la fois un labyrinthe et un miroir, un défi et une joie. Et ça, à mes yeux, vaut largement quelques moments de vertige.
